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Le Tabouanant Magaⵣine

Le Tabouanant Magaⵣine

Le journal de ceux et celles qui n'ont pas oublié d'où ils viennent


Papa raconte-moi la maison kabyle (SOS ! Patrimoine séculaire en perdition !). Par Karim Kherbouche

Publié par Karim Kherbouche sur 31 Août 2009, 16:07pm

Catégories : #Reportages et nouvelles du village

Bien qu’elle n’ait pas le confort d’une habitation moderne, la maison kabyle traditionnelle est la preuve du génie créatif de nos ancêtres.

Etant chargées de symboles culturels, il est aujourd’hui impératif que les responsables concernés et des volontaires éclairés s’attachent à restaurer quelques-unes de ces belles demeures anciennes encore debout dans certains villages et pourquoi pas en constituer un musée comme cela se fait sous d’autres cieux afin de préserver les diverses potentialités touristiques du pays.

 

Le village, la solidarité

Selon des historiens, il est des villages en Kabylie dont l’existence remonte à la préhistoire, ce qui laisse penser que l’architecture de la maison traditionnelle est plusieurs fois millénaires. Selon certains, le choix de s’installer durablement dans cette région montagneuse et maritime qu’est la Kabylie, aurait été essentiellement motivé par des raisons de guerre. Face à l’ennemi et aux sempiternelles guerres, les populations de la région adoptèrent une organisation basée sur l’union et la solidarité. Cet état de fait est perceptible dans les familles ainsi que les us et traditions de la région, telles que Tiwizi, Anzar, ttebyita, etc. La morphologie du village n’échappe pas non plus à cette vision qui animait les paysans depuis la nuit des temps.

Offrant un charme des plus exquis, les maisons, presque toutes égales les unes aux autres, s’entassent et s’enchevêtrent si bien de procurer l’impression de se protéger contre d’éventuels agresseurs. Elles sont solidaires et s’appuient les unes sur les autres, se communiquent leur chaleur, leurs bruits, leurs douleurs et leur vie.     

 

La maison kabyle, chaleur du foyer

Rudimentaires certes mais pas moins ingénieuses, les maisons kabyles traditionnelles sont  construites avec de la pierre brute (azru) et du mortier d’argile (tixmirt). Leur toit est en tuile romaine rougeâtre.   

L’intérieur du domicile est formé de plusieurs pièces, une pour chaque ménage de la famille, disposées autour d’une cour intérieure (afrag) qui donne sur la rue grâce à la porte principale (Tawwurt n wefrag).

Les murs et le sol de la maison sont recouverts d’une terre blanche (Ldjir) que les femmes appliquaient à la main chaque années afin de conserver l’aspect neuf de la demeure.

La cour intérieure, ombragée par un figuier et/ou une treille, est constituée de deux parties fonctionnelles. La partie ensoleillée réservée à l’entreposage du bois, au séchage du linge, des conserves annuelles de figues, d’olives noires, de poivrons et autres condiments et herbes médicinales. La partie opposée, ombragée sous la treille ou l’olivier plus sollicitée durant la saison chaude, sert au repos des bêtes durant les heures de canicule.

Dans le logement, la porte donne sur une grande pièce commune, une sorte de "salle à manger" constitué d'un foyer de feu (lkanun) équipé de cheminée, souvent situé dans un coin. Celui-ci sert à la fois de chauffage et de coin cuisine. 

Du côté opposé de la même salle, se trouve l'étable (adaynin) qui abrite les animaux du paysan. Elle est séparée d'un muret à claire-voie (tadekwant). En hiver, elle sert de chauffage grâce à la chaleur animale et en été elle est source de fraîcheur qui se diffuse dans la grande pièce, la soupente et la chambre haute (taghwerfett). Au fond de l’étable, il y a un cellier (lemdawed) où l’on abrite les bûches, les rondins de bois sec, l’aliment du bétail.

La soupente, située au dessus de l'étable, reçoit les volumineux réservoirs à huile et grains (ikufan). Ces réservoirs sont fait d'argile crue, modelée et blanchie du même kaolin dont se sert la maîtresse de maison pour revêtir les murs au printemps.

En hiver, le soir, quand la neige tombe en silence, la maison est le seul lieu rassurant qui protège des affres du froid. Le froid est tant engourdissant que personne n’ose mettre le nez dehors. En raison de l’obscurité, seules les quelques lumières de chandelle ou de fanal renseignent de la présence d’habitations à l’endroit du village tant il fait noir. Autrefois, quand il commence à neiger, les enfants chantaient un couplet où ils disaient : « La yekkat umeççim ! An-neçç an-neqqim ! An-nefk i yezgaren alim ! (Il tombe des flocons de neige ! Mangeons et reposons-nous ! Et donnons de la paille aux bœufs !) 

Fuyant le froid engourdisant, les paysans se réfugient dans leurs maisons chaudes. Le vieux emmitouflé dans son burnous, se réchauffe devant le foyer de feu. La bru et ses belles-filles, derrière le métier à tisser, remontent sans cesse les tendeurs. Les garçons débattent de l’avenir de leur famille qu’ils ont à charge. Les enfants entourent leur mère ou leur grand-mère qui leur narre un épisode de l’un des beaux contes kabyles, tels que Tafunast Igujilen (La Vache des Orphelins), Lundja n tteriel (Loundja, la fille de l’ogresse), Aaqqa yessawalen (Le grain magique), Zalgum, et tous ces beaux contes d’autrefois. Ils s’endorment ensuite parfois en omettant de manger. A défaut d’établissements scolaires pour s’instruire, ces contes, transmis de génération en génération, prodiguaient aux enfants un enseignement pluridisciplinaire.


La maison, la femme

Se marier, fonder une famille et construire une maison (axxam), peu importe qu’elle soit grande ou petite, est conçu comme un accomplissement de soi chez les jeunes kabyles. C’est également l’un des fondements des principes du Nif (l’Honneur). Selon la pensée traditionnelle, un homme n’a sa place dans la Djemaa (l’assemblée du village) que lorsqu’il dispose d’un foyer et capable d’en assurer la protection. Ne pas se conformer aux règles régissant la société, c'est risquer la critique, la dérision et peut-être même l'exclusion. D’instinct, les Kabyles aiment bâtir eux-mêmes leurs maisons. Autrefois, même les enfants affectionnaient le jeu de « Taxxamt » qui consistait à construire une maison miniature où tout un chacun y mettait du sien. 

Jusqu’au jour d’aujourd’hui, dans de nombreux villages, selon les principes de la Touiza, les citoyens s’entraident pour construire une maison à un des siens qui n’a pas les moyens de l’édifier tout seul. Il en est de même lors de la couverture du toit de la maison (Aseqqef) où tous les villageois y mettent du sien. Cela se déroule même dans une ambiance de fête qui fait oublier la fatigue due à l’effort physique.    

Le vocable Akham signifie à la fois le lieu de vie et d’habitation d’une famille, la famille elle-même ou tout simplement l’épouse pour éviter de la désigner par son propre nom par pudeur lorsque l’on s’adresse à son mari. Il est des expressions idiomatiques qui illustrent bien cette polysémie du mot « Akham ». A titre d’exemple, quand un kabyle vous dit : « Amek yella wexxam-ik ? » (Littéralement : comment va ta maison ?), il faut entendre : « comment va ta femme ? », ou « comment va ta famille ? ».

La femme représente la base même du foyer. Elle est d’ailleurs évoquée dans plusieurs expressions toutes faites et adages relatifs au foyer familial, telles que : « Tamettut, fell-as i ibedd wexxam » (c’est sur la femme que repose le foyer), « Tamettut d llsas, argaz d ajgu alemmas (La femme est la fondation de la maison, l’homme en est la poutre faîtière), « D acu i k-ixussen ay axxam ? Yenna-yas d tigejdit » (Que te manqué-t-il, maison? – Une femme (le pilier central) pour me tenir), etc.      

    

Les portes des Ath-Abla fabriquées par les artisans de Tabouanant

La porte principale de la maison est d’une importance capitale : protéger sa famille et sa maison (Lherma n wexxam) est l’un des rôles fondamentaux qu’un homme digne de ce nom doit assurer. Pour cela, on veille à ce que cette porte soit belle et sécurisante. Néanmoins, dans les villages de Kabylie, les gens ferment rarement les portes de leurs maisons car ils se connaissent entre eux et se sentent comme une seule famille.

La plupart des maisons kabyles sont équipées de portes en bois de chêne très robustes. On les appelle les portes des Ath Abla (Tiwwura n At Abla) par rapport à leur origine de cet ancien village, dévasté et anéanti lors d’une vendetta, il y a 3 à 4 siècles, rapporte-t-on de bouche à oreille. La plupart des habitants de ce village fondèrent le village Tabouanant (dans la commune d’Ighil Ali, wilaya de Béjaia), à quelques 2 km de là, à vol d’oiseau, où ils perpétuèrent la fabrication artisanale de ces portes jusqu’à tout récemment. De nos jours, ce métier est hélas délaissé et seules subsistent quelques portes dans certains villages, elles sont remplacées peu à peu par de vulgaires portes métalliques.            

Les portes des Ath Abla (lire Ath-âavla) sont des portes de bois brut à deux volets d’une épaisseur d’environ 25 à 30 cm. Equipées d’un solide dispositif de fermeture dont le blocage par verrouillage assure une grande sécurité. L’un des deux grands volets dispose d’une porte d’entrée et de sortie plus petite que la taille personne, ce qui oblige le visiteur à se courber en rentrant, ce qui  est en soi un rappel du respect de l’intimité de la famille. Ces portes sont sculptées et vernies ou peintes de plusieurs couleurs, c’est selon les goûts et les humeurs de chacun. Outre les motifs décoratifs berbères, tels que la ligne brisée, la ligne ondulée, la croix bouletée, le losange, le damier, le chevron et la frise florale, les artisans font appel à leur génie inventif et certaines réalisent des œuvres d’une grande qualité artistique. La légende raconte que, jadis, lors d’un marché hebdomadaire dans la tribu des Ath Abbes (Béjaia), un artisan du village Tabouanant a exposé une porte sur laquelle il avait sculpté notamment des fleurs. La ressemblance avec de vraies fleurs était tant frappante que les animaux mis en vente sur le même marché ne pouvaient s’empêcher d’essayer de les brouter !

Karim KHERBOUCHE

 

N.-B. Par souci de cohérence graphique, les mots / expressions kabyles mentionnés dans l’article sont orthographiés en respectant autant que faire se peut la transcription usuelle de tamazight.   

 

Bibliographie :

- Dictionnaire kabyle-français, J.-M. Dallet, 1982, Paris, SELAF (Maghreb-Sahara)

- Dictionnaire français-kabyle, Huyghe, Belgique, 1902.

- La construction collective de la maison kabyle (Etude sur la coopération économique en Kabylie), Institut d’Ethnologie, René Maunier, Université de Paris, 1926

- La maison kabyle ou le génie des ancêtres, Rachid Oulebsir. 

- Sculpture berbère sur bois : un art oublié, Djamel Alilat.

 

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HOCINE BENSEBANE 22/12/2009 17:13


Bonsoir Karim,
A l'occasion des fetes de fins d'année je te souhaites ainsi q'aux habitants de Tabouanant une bonne et heureuse année 2010,  je compte me rendre à Tazla courant fevrier si nous pouvions nous
rencontrer ce serais bien
Bien à toi
Hocine de Tazla 


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